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Les zones d’occupation.

Le 23 Juillet 1940 (date officielle de parution du texte, car, sur le terrain, la ligne de démarcation de la zone interdite est fermée le 1er Juillet), la France est divisée en plusieurs zones d’occupation. Les deux plus étendues et les plus connues sont la zone occupée et la zone non-occupée, dite «zone libre», au sud de la Loire. Une partie de celle-ci, à l’Est, est zone d’occupation italienne.

Toute la zone côtière, à l’Ouest, est interdite et très surveillée, en raison de l’établissement du mur de l’Atlantique, contre un débarquement allié prévisible et pour lutter contre les activités clandestines des pêcheurs.

Sur la frontière Nord-Est, l’Alsace-Lorraine (Alsace et Moselle) est purement et simplement annexée : l’allemand y redevient la langue d’enseignement.

Les départements du Nord et du Pas-de-Calais forment la zone réservée interdite, dont l’administration est directement rattachée à Bruxelles.

La zone interdite du Nord, celle qui nous intéresse est ainsi décrite par Pierre Aubert : «(Son…) tracé du Nord au Sud passait grosso modo par le cours de la Somme, le canal de Saint-Quentin, Chauny, Sainte-Ménehould, Saint-Dizier, le cours de la Marne, la Saône, le canal de la Saône au Rhône. Pour être plus précis, les départements concernés étaient :

  • la Somme (moitié du département au Nord du fleuve, Amiens coupé en deux) ;
  • l’Aisne (moitié Nord du département, dont le chef-lieu Laon) ;
  • les Ardennes (dont le chef-lieu Mézières et tout le département sauf quelques cantons agricoles au sud de l’Aisne pour les arrondissements de Vouziers et Rethel) ;
  • la Meuse avec Bar-le-Duc ;
  • la Meurthe-et-Moselle avec Nancy ;
  • la Haute-Marne avec Chaumont (moitié est du département coupé en deux suivant le cours de la Marne) ;
  • la Haute-Saône avec Vesoul ;
  • le territoire de Belfort avec Belfort ;
  • le Doubs avec Besançon.

…..pour être encore plus précis, seules quatre petites communes de la Côte d’Or sont en zone interdite.

Cas particulier : le département du Jura découpé en trois zones ….. ses cantons à l’est, limitrophes de la Haute-Saône et du Doubs sont en zone interdite ; l’arrondissement de Saint-Claude est presque intégralement en zone interdite

 

Evacuation, exode 1940.

Une Instruction Générale du ministère de l’Intérieur fixe, dès le 18 juin 1935, en cas de guerre, la liste des départements de départ et des départements d’accueil. Pour les Ardennes, on lit en remarque, comme pour tous les autres départements frontaliers : «évacué en totalité».

Deux départements d’accueil sont prévus : la Vendée et les Deux-Sèvres.

Le premier ordre d’évacuation concernant la vallée de la Meuse est donné pour le 11 Mai 1940 à l’aube. Le département se vide en 4 jours essentiellement les 12 et 13 Mai.

Ce fait est très important : les Allemands vont considérer le département comme prise de guerre en arguant du fait qu’il a été entièrement évacué sur ordre des autorités FRANCAISES.

Très peu de personnes reviennent avant la fermeture de la ligne de démarcation de la zone interdite, le 1er Juillet 1940. Avant de revenir, il leur faut connaître la situation de leurs biens, l’état des destructions, les possibilités de subsistance. Paradoxalement, les ouvriers passés en fraude se présentent en Mairie et reçoivent des bons d’alimentation : les Allemands ont besoin d’eux pour faire tourner les usines.

Ce n’est pas le cas des agriculteurs qui sont refoulés pour travailler à la moisson dans les communes limitrophes de la ligne en attendant …sa réouverture : celle-ci n’interviendra que le 20 Mai 1943. Les sauf-conduits ne seront délivrés qu’à partir de Mars 1941, ce qui correspond à la date officielle de confirmation du rôle de la W.O.L.

Les cultivateurs ayant réussi à passer en fraude, puis repris, sont mis en rétention dans les «camps» de Tagnon et de Maison-Rouge, en attendant d’être autorisés à devenir salariés à la W.O.L.

En Septembre 1941, 18 000 Ardennais sur 290 000 sont rentrés.

 

Création des zones, réglementation de la zone interdite.

Les zones sont créées officiellement le 23 Juillet 1940 et les lignes de démarcations réglementées par des instructions des autorités allemandes du 1er Août 1940.

Dans la zone interdite, «zone Nord B et Est, le retour des réfugiés de toutes catégories est actuellement suspendu par les autorités allemandes. Seuls sont autorisés à passer la ligne de démarcation Nord-Est, les Luxembourgeois, les Belges, les Hollandais et les Neutres.».

Les motifs officiellement invoqués sont : l’ampleur des destructions matérielles et les récoltes perdues ne permettent pas un retour de la population.

A noter que dans les autres zones, au contraire, la priorité au retour est donnée aux cultivateurs, qui reçoivent d’ailleurs, ainsi que tous les personnels des professions para-agricoles, l’ordre de rejoindre leur lieu de travail.

Dans les Ardennes, des postes de garde de la ligne de démarcation sont établis au long de l’Aisne, et le franchissement autorisé se fait uniquement à Rethel.

 

La W.O.L.

OSTLAND signifie Ostdeutsche Landbewirtschaftung-gesellschaft ou Société agricole d’Allemagne Orientale. Elle a été créée par le ministre du Reich pour le Ravitaillement et l’Agriculture et a pour mission d’exploiter les plus belles terres dans les pays occupés, et notamment au début, en Pologne.

Il s’agit d’une S.AR.L., une entreprise privée : on retrouve là le principe de fourniture de main-d’œuvre de déportés à des entreprises privées, connu dans les camps.

L’OSTLAND est nommée LANDBEWIRTSCHAFTUNG ou service de culture, en Juin 1941, puis REICHSLAND en 1942.

En France, l’OSTLAND installe son service central à Paris.

Puis cinq filiales s’établissent à Albert (Somme), Laon (Aisne), Mézières (Ardennes), Nancy (Meurthe-et-Moselle) et Dijon (Côte-d’Or). En fait, ces filiales exercent leur emprise sur tous les départements ou parties de département de la zone interdite et de la zone annexée.

Celle qui nous intéresse est la W.O.L. III. qui contrôle les Ardennes

On lit dans un rapport non signé, (cabinet du Préfet) datable approximativement de fin 1942, intitulé «Note sur la société d’exploitation agricole allemande (W.O.L.)» : «Une ordonnance allemande du 20 Mai 1941 sur la gestion des entreprises privées de leurs dirigeants, régularisa cette organisation en créant un service pour l’exploitation des entreprises agricoles, spécialement compétent pour la zone interdite : le rôle de ce service fut déterminé par une décision du commandant militaire allemand en France du 5 Mars 1941.

Son action se trouve exercée sur place par l’intermédiaire de la Wirtschaftsoberleitung (W.O.L.) dont les cadres ont été fournis par l’OSTLAND.

Depuis le 6 Mai 1941, la W.O.L. relève d’une section pour l’exploitation d’entreprises agricoles créée auprès du groupe Ravitaillement et Agriculture au MILITÄRBEFEHLSHABER. (commandement militaire, ou MBH)

Le MBH se subdivise en 4 Bezirk (régions) et autant de Feldkommandantur que de départements.

Le MBH comprenait 3 sections : centrale (police), administrative et économique (Dr Michel) dans laquelle fonctionnent 10 groupes. Le groupe III «Ravitaillement et agriculture» est dirigé par le Dr Reinhardt (représentant direct de Himmler). Il comprend les services «production», «réglementation du marché», et «culture», ce dernier service étant dirigé par le Dr Wermke. Le service culture est en fait l’Ostland

Le chef du MBH est Otto von Stülpnagel, remplacé en Mars 1942 par son cousin, Karl-Heinrich von Stülpnagel, qui sera pendu en 1944 pour complot contre Hitler.

 

Organisation dans les Ardennes

Après l’exode massif de mai-juin 1940, près de plus de 2 400 agriculteurs ardennais avaient été dépossédés de leurs biens fonciers laissés vacants. Il faut donc attendre le printemps 1941 pour voir un début de réorganisation de la vie rurale et agricole. La situation est catastrophique, les terres et les villages à l’abandon, les semences manquantes, les perspectives de la «campagne» 1941 bien sombres. Les cultivateurs, présents en faible nombre, sont à cran et les autorités aussi. D’autant plus que fin 1940, un projet allemand de création d’un vaste terrain de manœuvres, en fait un champ de tir pour l’aviation de bombardement, voit le jour au grand dam de l’ensemble des habitants présents, car il prévoyait l’évacuation de 116 communes (101 en totalité + 15 en partie) sur 130 000 ha entre Sedan et Vouziers, c'est-à-dire les meilleures terres agricoles de l'époque ! Finalement, le projet du champ de tir est rapporté le 13 Janvier 1941.

C’est dans ce contexte que la W.O.L. commence son emprise sur les terres. Elle autorise, dans les premiers mois, les cultivateurs français à reprendre leur exploitation. Puis les cultivateurs rentrés après le 21 Janvier 1941 ne sont pas autorisés à reprendre leurs exploitations et ne sont admis qu'à y travailler comme salariés, au même titre souvent que leur ancien commis, ce qui ne va pas sans frottements Ceux qui avaient bénéficié de la mesure précédente ne conservent le droit de jouissance que sur la «part de leurs exploitations qu’ils ont pu remettre en culture». Le reste est réquisitionné. Ces droits sont recensés dans un état de prise en charge dit Bestallung. Les Bestallungen ont été établis dans les régions de Rethel et Vouziers de Février à Avril 1941.

Le cas du département est particulier : avec une partie du nord-meusien autour de Stenay, c’est le seul où l’emprise de la W.O.L. est de type «territoires groupés autour d’un centre dit point d’appui, ou Stutspunkt». Ailleurs, il s’agit d’exploitations isolées.

La note du commandant militaire allemand en France du 5 Mars 1941 précise que les Wirtschaftsoberleiter (directeur) et Kreisleiter (chef d’arrondissement) exercent leur activité en tant qu’experts d’agriculture et conseillers ruraux. Ils sont, à ce titre, responsables de l’exécution des directives édictées par le commandement militaire allemand en France dans le domaine technique agricole.

En 1943, la W.O.L. des Ardennes comprend :

- 1 Wirtschaftoberleiter à Charleville-Mézières (château Belair)

- 4 Kreislandwirte : Charleville, Sedan, Vouziers, Rethel.

- 27 Bezirkslandwirte (contrôlant la surface d'un canton)

- 199 Betriebsleiter ou chefs de culture (par commune ou groupe de communes).

Au total 231 dirigeants auxquels s’ajoute un nombreux personnel d’adjoints, et du personnel technique réparti en une section financière, une section machine, une section production disposant d’interprètes, de secrétaires et de sténo-dactylos.

S’ajoute à cela un service transport qui comprend des mécaniciens et chauffeurs conduisant de puissants camions modernes de 5 à 10 tonnes, des voitures automobiles de tourisme et des motocyclettes. Les chefs de culture disposaient d’une voiture automobile ou d’une moto et d’un cheval de selle, et souvent d’un cabriolet hippomobile.

On trouve, dans un rapport de 1943 : 468 membres pour le personnel allemand à la W.O.L. des Ardennes.

Jusqu’en 1944, la W.O.L. des Ardennes emploie

  • 3 000 à 4 000 travailleurs étrangers, hommes et femmes, belges, luxembourgeois, polonais, tchèques.
  • 3 500 Prisonniers de guerre en congé de captivité, vivant librement dans les villages, communément surnommés «prisonniers libres»…
  • 4 000 prisonniers Nord-Africains, sur les 4 500 que compte le Frontstalag 204 des Ardennes.
  • 5 000 civils français, en majorité cultivateurs dépossédés de leurs terres.

Par ailleurs, sur les 20 000 Polonais qui arrivent au printemps 1943, déportés de Pologne pour être répartis dans divers départements et remplacer les Nord-Africains, un train entier (3 500) entre en gare de Sedan. Un second groupe de 7 000, dont 5 300 femmes et enfants, arrive en Août 1943.

Malgré des moyens surdimensionnés en main-d’œuvre, tracteurs, matériel, engrais, semences etc. la W.O.L. n’a que de piètres résultats. Les cultivateurs français, sur les rares parcelles qu’ils sont libres de cultiver, font mieux sans moyens. Ceci est dû à la méconnaissance du terroir par les occupants et surtout à l’attitude négative de leur main-d’œuvre.

La W.O.L. laisse des dégâts considérables : arrachage des bornes, des arbres fruitiers, des clôtures, des abreuvoirs, des éoliennes…, culture des chemins d’exploitation, labourage des meilleures pâtures, appauvrissement des sols par mauvais usage des engrais, sans parler du cheptel et des bâtiments.

Quand on apprend que la W.O.L. dépensait 1200 F pour produire un quintal de blé dont le prix était de 350 F sur le marché, on comprend que ses buts étaient autres que la production agricole.

 

Recrutement de travailleurs juifs, rôle de l’UGIF.

L'idée d'embaucher les Juifs étrangers dans l'agriculture vient de Jacques Helbronner président du Consistoire Central, qui le 21 Avril 1941, propose à Xavier Vallat (d'abord associé au gouvernement de Vichy comme secrétaire général aux anciens combattants, il prend à la fin mars 1941 la tête du Commissariat général aux questions juives) que «Vu la déficience de la main-d'oeuvre agricole en France, les étrangers israélites actuellement au chômage ou internés dans les camps soient utilisés au maximum de leur capacité

Son idée est de leur permettre d'échapper à la misère à laquelle les condamne les ordonnances anti-juives. Il pense aussi contrer le reproche fait aux Juifs : «être incapables de travailler la terre» en allant dans le sens de la politique pétainiste du retour à la terre.

Le chef du service des affaires juives de la Gestapo, Dannecker, réclame alors 6 000 travailleurs pour l'Ostland en août 1941 : On atteindra au final guère plus de 10 % de ce nombre.

Le 29 Novembre 1941, «Art. 1er. Il est institué, auprès du Commissariat Général aux Questions Juives, une Union Générale des Israélites de France. Cette union a pour objet d’assurer la représentation des Juifs auprès des pouvoirs publics, notamment pour les questions d’assistance, de prévoyance, et de reclassement social. Elle remplit les tâches qui lui sont confiées dans ce domaine par le gouvernement

En Octobre 1941, un mois avant la création de l’U.G.I.F., le journal «Informations Juives» publie l’appel suivant émanant du comité de coordination des œuvres de bienfaisance juives :

«Juifs sans travail de 18 à 45 ans ! On vous offre de travailler dans l’agriculture dans les conditions suivantes :

- dans les fermes aux environs de Sedan ;

- salaire minimum de trente francs par jour, équivalent aux salaires de la région ;

- bonne nourriture contre remboursement de 14 F par jour ;

- cuisine, lessivage, raccommodage assuré par des femmes ;

- service médical par des médecins accompagnant les travailleurs ;

- les familles de ceux qui partiront seront particulièrement suivies et assistées par le Comité de coordination ;

- ce travail vous assure une vie tranquille.

Hâtez-vous de vous inscrire pour le prochain départ et engagez-vous nombreux…»

Bien que misérables car frappés de nombreuses interdictions, dont celle d’exercer leurs métiers, et d'obligations de contrôle dangereuses (arrestations) les Juifs étrangers, les plus nombreux dans la capitale, ne s’engagent pas dans l’agriculture. L’U.G.I.F. pratique alors la relance, y compris à domicile, pour obtenir un nombre suffisant d’engagements. Ceux-ci se font à son siège, rue de Téhéran. On engage des personnes âgées, des infirmes, - on trouve une aveugle dans les listes - et des femmes avec enfants.

Les communes concernées : Autrecourt, Les Ayvelles, Balaives, Barby, Beaumont-en-Argonne, Blagny, Boutancourt, Brévilly, Brieulles-sur-Bar, Bulson, Buzancy, Carignan, Chagny, Chalandry, Champigneul-sur-Vence, Chémery-sur-Bar (Blanche-Maison), Les Deux-Villes, Dom-le-Mesnil, Ecly, Euilly-Lombut, Faux, Flize, Fraillicourt (La Folie), Francheval, Frénois, Hauteville, Herbeuval, Illy, Inaumont, Margny, Mouzon, Nouart, Les Petites Armoises, Poix-Terron, Pouru-Saint-Remy, Puilly-Charbeaux, Remaucourt (Le Radois, Chaumontagne), Rethel, Sachy, Sailly (ferme de Blanchampagne), Saint-Marceau, Sedan, Seraincourt, Singly (ferme de Thièves), Son, Sorbon, Tétaigne, Vaux-les-Mouzon, Villemontry, Wadelincourt, Yoncq (la Thibaudine)

Le premier groupe arrive dans les Ardennes le 11 novembre 1941.

Les Juifs étrangers se présentent à l’U.G.I.F. en plus grand nombre à partir de 1942 quand les rafles deviennent la règle et que de meilleures nouvelles, du moins sur ce point, arrivent des familles des Ardennes.

Des juifs internés notamment dans le Loiret et le Sud-Ouest sont élargis à condition de venir travailler dans les Ardennes où ils sont placés sous haute surveillance.

Ils ne sont «que» 339 dans un recensement d’Octobre 1943. En réalité, 683 personnes au total (connues à ce jour), avec les femmes et les enfants, ont été concernées. Il s’agit de Juifs étrangers de Paris et de banlieue, immigrés de l’Europe de l’Est en France, depuis la fin du 19ème siècle, suite à différents évènements : pogroms, bouleversements de frontières suite à la guerre de 14, puis montée du nazisme.

Le plus souvent, ils sont dispersés dans les habitations ordinaires, vidées par l'exode. La maison où ils sont regroupés lorsque c’est possible est appelée camp. En dehors des heures de travail, les Juifs ont interdiction de quitter leurs maisons, ou le village, de fréquenter les autres catégories de personnes. En réalité, ils le font, mais discrètement.

Pour les besoins du travail, les travailleurs juifs sont déplacés par les chefs de culture. Certains ont vécu dans plusieurs communes. Il semble que dans le Rethélois ce n’a pas été le cas.

Concernant les salaires, les tarifs sont ainsi fixés par la W.O.L. :

- Juifs : 30F (dont 14F sont retenus pour la «nourriture»)

- Obmann et médecin : 60F

- enfant : 8F

- deux enfants : 14F

Pour les ouvriers non Juifs, le salaire est de 60F.

Au début, il est prévu 8 jours de congé par trimestre. Mais certains ne reviennent pas de permission. Les permissions sont supprimées. Les tentatives se multiplient alors pour obtenir des certificats médicaux d’inaptitude.

Dans son rapport du 23 Février 1942, après seulement trois mois d’ «expérience», Schulze-Berge, Kreislandwirt de Sedan déclare : «Sur la possibilité d’utilisation (des Juifs) on peut se poser de plus en plus de questions. (…) De plus, on remarque ces derniers temps qu’une partie des Juifs n’a pas encore compris la raison de sa présence. Ils ne sont pas aptes même pour les travaux les plus simples, et en outre ils croient pouvoir rester ici uniquement pour avoir un meilleur traitement. (…..) Cette expérience est ratée et on ne pourra jamais compter sur une main-d’œuvre utilisable pour notre but : je prie poliment d’arrêter tout nouveau transport car un Juif ne sera jamais utilisable pour les travaux agricoles

«Neuf Juifs ont quitté d’eux-mêmes leur poste de travail. Les noms de ces Juifs devenus des fuyards ont été communiqués à l’U.G.I.F. et celle-ci a été priée d’agir pour leur retour. Ils ont toujours entre leurs mains des laisser-passer délivrés par le Kreislandwirt de Sedan

«Le médecin juif qui est dans la présente organisation a constaté que près de 50 °/o des Juifs ont des problèmes cardiaques. Il est clair qu’une grande partie de ces malades ne sont que des simulateurs et des paresseux. Actuellement, il y a encore 6 Juifs à l’hôpital local avec tous les défauts possibles. Je vous prie d’autoriser un examen de l’ensemble des Juifs par un médecin militaire.»

On trouve en date du 1er Décembre 1942 une lettre signée de l’Obersturmführer S.S. Röder, comportant en en-tête la mention : «aucune référence» qui indique : «Les demandes de licenciement des Juifs sont par principe, non acceptées. Vous êtes priés de nous indiquer les Juifs qui ne sont plus aptes au travail. Par principe, les Juifs ne peuvent pas obtenir de congé.»

 

Le Judenlager des Mazures.

Ce camp remonte au 18 juillet 1942. A 6 heures du matin, 288 Juifs d'Anvers, deuxième ville de Belgique, première de Flandres, sont embarqués dans un convoi partant pour Bruxelles. Là, second train vers Namur, la frontière française à Givet et terminus à Revin.

En Belgique, tous ces Juifs ont été déclarés "associaux" par ordonnance allemande. Comprenez qu'ils ont été privés de leurs activités professionnelles et de toute couverture sociale. L'Organisation Todt ayant sollicité de la main d'oeuvre non protégée, le Haut commandement allemand de Bruxelles lui détacha plus de 2.250 Juifs dont les 288 des Mazures (les autres étant envoyés en 7 convois dans le Boulonnais pour la construction du Mur de l'Atlantique). Sans la moindre opposition de s autorités belges...

Aux Mazures, les 288 porteurs d'étoile vont devoir construire leur propre camp. Selon le "Rapport 31 au Gouvernement belge" :

- "Le travail forcé durait sur 10 à 12 heures par jour, avec une pose d'une heure à midi. Ce travail couvrait toute la semaine à l'exception du dimanche après-midi. Les détenus se retrouvèrent bûcherons, terrassiers, concasseurs, scieurs, transporteurs, fabricants de charbon de bois."

Avec des humiliations, des punitions qui sont autant d'atteintes à la dignité humaine :

- "Des corvées furent irrégulièrement imposées avant ou après les heures de travail, des fois en pleine nuit, ainsi que des dimanche après-midi...En position assise, les bras étendus raides, sauter sur commandement ; ceux qui s’exécutèrent mal...furent battus... Rouler et ramper, des fois même dans la boue... Marcher au pas, les genoux fort levés, puis raides, au trot, ensuite courir au pas de course et ce à l’improviste... Porter des traverses (de chemin de fer decauville) à longues distances à travers des obstacles, sans utilité... A la question : « Wehr is müde ? » (qui est fatigué ?) les exercices redoublèrent..." (Rapport de Vital Lieberman au Gouvernement belge, mai 1970).

Si Les Mazures servent de cadre à une exploitation du travail forcé de Juifs, ceux-ci s'y trouvent aussi dans une antichambre d'Auschwitz. En effet, à peine la construction du Judenlager est-elle achevée que la nuit des 23-24 octobre 1942, un appel s'y déroule pour séparer les déportés entre une majorité (les non Belges, ceux qui n'ont pas épousé une Belge et/ou une aryenne...) et un groupe qui reste sur place, perplexe. Le 24, la majorité est reconduite vers la caserne Dossin de Malines, centre de rassemblement de Belgique pour les déportations vers Auschwitz. Et de fait, ces Anversois venant des Mazures sont aussitôt inclus dans le Convoi XV partant le jour même vers Pitchipoï.

L'extermination des Juifs a reçu ainsi la priorité sur les besoins économiques de l'OT. Celle-ci, pour Les Mazures, reçut néanmoins en compensation des prisonniers de guerre français (mais des troupes coloniales) ainsi que des droits communs.

 

La rafle des 4 et 6 Janvier 1944.

On trouve aux archives départementales, émanant de la Sicherheitspolizei S.D. (qui regroupe deux organes : la «Gestapo» et a «Kripo»), Kommando de Charleville, signé par l’ObersturmFürher S.S. Röder, l’ordre de mettre à sa disposition 24 gendarmes, 12 pour le jour, 12 pour la nuit, pour le transfert de Juifs. Un fonctionnaire a noté sur le document en date du 4 Janvier : «j’ai téléphoné à la gendarmerie qui a été avisée directement par les Allemands» !…Suit l’ordre de réquisition du Préfet aux gendarmes «au nom du peuple français, sur injonction des autorités d’occupation», toujours en date du 4 Janvier. Cet ordre de la S.D. est précisé, comme à l'habitude : sans référence. On voit là que l’«expérience» est restée du début à la fin soumise au bon vouloir et au contrôle exclusif de la Police politique.

On trouve en date du 8 Janvier 1942, une lettre de la Feldkommandantur de Charleville ordonnant au préfet d’adresser sans retard un état des Juifs résidant dans les Ardennes. Une précision est éloquente : «Les Juifs travaillant provisoirement à la W.O.L. ne doivent pas y figurer».

On retrouve mention indirecte de la rafle dans nombre de «listes nominatives de «travailleurs étrangers de confession israélite» établies par les maires début Janvier 1944 qui portent l'annotation «emmenés par les Allemands» ou «enlevés par les autorités d’occupation» ou «emmenés pour une destination inconnue le 4 Janvier 1944».

Quarante travailleurs agricoles juifs (sur 35) et leurs familles sont raflés sur ordre de la gestapo le 4 janvier 1944 dans les communes du Rethelois, avant d’être déportés au camp d’extermination nazi d’Auschwitz.

L’opération est renouvelée dans les Ardennes, le 6 janvier 1944.

Communes raflées le 4 janvier 1944 :

Toutes celles du Rethélois : Rethel Son, Fraillicourt, Seraincourt, Remaucourt, Ecly, Barby, Hauteville.

Autres : Champigneul-sur-Vence, Chagny, Poix-Terron, Beaumont-en-Argonne, Yoncq Nouart, Briquenay, Buzancy, Les Petites-Armoises, Mouzon, Vaux-les-Mouzon, Euilly-Lombut, Blagny, Les Deux-Villes, Sachy, Sailly, Margny, Francheval, Frénois, Wadelincourt.

Trois communes sont raflées en partie : on emmène les hommes à Puilly et Herbeuval, les hommes et quelques femmes à Bulson.

Communes raflées le 6 janvier 1944 :

On emmène les femmes et les enfants restés à Bulson, Herbeuval et Puilly.

Autres : Chalandry, Singly, Brévilly, Tétaigne.

On transfère lors de ces 2 rafles de Charleville à Drancy, dans des wagons à bestiaux, 234 juifs de la WOL, 288 Juifs du «Judenlager» (camp juif) des Mazures et 9 Juifs ardennais. Dans ces deux convois, il y a 41 enfants de moins de 18 ans, dont le plus jeune n'avait que 5 mois et demi et 25 jeunes de 18 à 25 ans. Heureusement, il y a eu des sauvetages : 9 des 11 mineurs du rethélois y échappent.

Quelques uns des raflés dans les W.O.L. réussiront à s’échapper en gare de Charleville.

L'enregistrement des entrées à Drancy, venant de Charleville, se fait les 5 et 7 Janvier. Il n'y a pas eu de transit dans un lieu clos (prison, caserne, camp, stade ...), si ce n'est une attente à la gare de Charleville.

A noter que 93 autres travailleurs agricoles sont déportés en 1942 et 1943, dans 41 convois différents, après arrestation dans un autre lieu : les archives montrent les plaintes allemandes au sujet des «Juifs ayant quitté le travail sans autorisation».

Le 4 janvier, un garde allemand prévient le kommando descendu des Mazures à la gare de Revin pour y charger le charbon de bois fabriqué au Judenlager. Il le prévient que le lendemain, il sera trop tard pour eux. Au soir du 4, les Juifs des Mazures sont consignés dans leurs baraques. Le 5 tôt matin, des camions les descendent à la gare de Charleville. Un convoi de wagons à bestiaux va partir pour Drancy avec des Juifs raflés dans les Ardennes et d'autres mis au travail dans des colonies agricoles de la WOL. Aussitôt, deux "Mazurois" s'enfuient séparément avant que ne se referment les wagons.

Parti pour sa funeste destination, le convoi s'arrête en gare de triage d'Amagne-Lucquy. Un cheminot en profite pour débloquer le système de fermeture extérieure de l'un des wagons. Le hasard voulut que ce soit celui de Juifs des Mazures. Reparti vers Reims puis Le Bourget-Drancy, le train ralentit très fortement pour franchir l'Aisne à Sault-lès-Rethel. Dix "Mazurois" n'hésitent pas à en sauter.

Sur les 288 Juifs des Mazures, 22 réussirent à s'évader (seulement 4 au départ du Camp même), 239 périrent à Auschwitz ou dans d'autres camps de la mort et seuls 27 y survécurent. Quant à leurs femmes (103) et leurs enfants (124), raflés à Anvers, ils furent tous exterminés, à une seule exception.

 

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Published by lechatnoir51 - dans Histoire